L’épitaphe de Robert de Torigni : l’hypothèse géographique et mythique

Une proposition plus légère et plus ludique que la précédente (voir l’hypothèse alchimique). Cette seconde hypothèse ne contredit pas la première : elle la complète. L’idée est que cette figure géométrique a un sens à la fois géographique et mythique : une jeu de l’esprit imaginé par Robert de Torigni, une énigme soumise aux générations suivantes.

Une double question avant de se lancer : quid de la rose des vents et quid de la boussole vers la fin du XIIe siècle ?
Première question
Pour la rose des vents, nous retrouvons Aristote… Les marins phéniciens ont été les premiers à utiliser la rose des vents, puis ensuite les marins grecs. Aristote en propose une version dite classique vers 330 av. J.-C.

L’outil est donc connu, même s’il faut attendre 1375 pour la voir apparaître sur une carte : l’Atlas catalan attribué au majorquin Abraham Cresques.

Deuxième question
La boussole. Mise au point en Chine (un processus qui aurait duré 1000 ans). En Occident, la première mention d’une aiguille aimantée utilisée remonte à 1190 dans De naturis rerum (« De la Nature des Choses ») d’Alexandre Neckam. Donc il n’est pas impossible que Robert de Torigni, qui se rendait fréquemment en Angleterre, ait pu observer son usage en mer. Pas impossible mais pas certain… Mais même sans boussole, les marins pratiquent la navigation astronomique depuis l’Antiquité. Ils connaissent le nord (Stella maris – l’étoile de la mer – dans la constellation de la Petite Ourse, indique le nord, d’où son autre nom : l’Étoile polaire). Ils connaissent le Sud par différents moyens, dont le soleil de midi, et la nuit avec la croix du sud… Il connaissent l’ouest et l’est avec les équinoxes, et d’autres techniques utilisables tout au long de l’année que nous n’allons pas développer ici. Et puis nous sommes au Mont Saint-Michel : la Cité des livres. La preuve de la maîtrise de ces savoirs se trouve par exemple dans le Recueil de traités scientifiques et techniques, XIIe siècle, Avranches, BM 235 :


Donc l’idée que Robert de Torigni ait choisi de nous laisser, avec cette figure géométrique gravée sur le le revers de l’épitaphe de plomb, un message crypté reposant sur des données astronomiques et géographiques mérite d’être étudiée, ne serait-ce que pour le plaisir du jeu des conjectures, sans autre prétention. Admettons alors que ce que nous voyons reprends l’ordonnancement d’une rose des vents classique, avec un nord en haut, un sud en bas, un est à droite et un ouest à gauche.
Première direction
Celle du sud décalée de 25° vers l’ouest, soit 180° + 25° = 205*. La piste nous mène jusqu’à un menhir de grande taille (6,50 m), connu de tous les habitants de la région : la Pierre longue.

Le folklore nous apprend qu’elle aurait été perdue là par le diable, ou jetée contre des chiens qui cherchaient à l’attaquer : car souvent la présence de rochers ou de menhirs est expliquée par une anecdote mettant en scène un géant (Gargantua) ou le diable. Le sud, sur une rose des vents, c’est aussi le bas (donc le territoire du démon : idée que l’on retrouve dans l’illustration (1546) de La nouvelle perle précieuse (voir l’article : L’épitaphe de Robert de Torigni : l’hypothèse alchimique).
À la fin des combats, le monstre est toujours vaincu et le monument mégalithique marque l’emplacement de sa tombe. Ce que désigne cette ligne, c’est donc la défaite du démon et le triomphe des forces célestes : un message eschatologique qui ne surprend guère de la part de l’abbé du monastère de l’Apocalypse.

Mais au delà, c’est peut-être aussi un hommage du grand savant aux croyances populaires, au folklore qui, à sa manière, transmet un savoir immémorial. Nous savons, par le Roman du Mont Saint-Michel de Guillaume de Saint-Pair (1er ouvrage rédigé en langue romane traitant de ce sujet), que Robert de Torigni y accordait le plus grand intérêt. On peut lire dans le prologue de cet ouvrage, qui fait la part belle aux miracles et au merveilleux, cette dédicace : « El tens Robeirt de Torignié / Fut cit romanz fait et trové » (v. 19-20).

D’ailleurs ces mégalithes ne renvoient pas seulement au folklore et au merveilleux. On sait maintenant que les populations néolithiques qui ont dressé ces mégalithes savaient les aligner selon certains axes astronomiques. Dans son Mont Saint-Michel, Histoire d’un mythe (Éditions Ouest-France, 1997) Marc Déceneux écrit (chap. 2, p. 66) : « Tout se passe donc comme si le Mont-Saint-Michel, sinon une structure monumentale couvrant son sommet, se trouvait au centre de toute une géographie mégalithique couvrant une large frange du littoral normano-breton et de son arrière-pays. Cette hypothèse est d’autant plus plausible que des cas comparables existent : il s’agit alors d’ensembles groupés autour d’une éminence. »
L’Église a pris grand soin de christianiser ces mégalithes (voir la croix installée au sommet de la Pierre longue) : elle avait donc pleinement conscience de leur puissance symbolique auprès des populations. Leur prêter attention était donc un impératif. C’est du moins notre hypothèse…

Deuxième direction
Celle de l’ouest décalée de 25° vers le nord, soit 270° + 25° = 295°. Cette fois la piste nous emmène en mer, à la pointe de la Cornouaillles, dans l’archipel des Scilly.

Quel pourrait être le lien avec Robert de Torigni ? Peut-être une autre sorte de mythe : celui d’Arthur et des chevaliers de la Table ronde (très présents dans les légendes du Mont). Ces légendes ont passionné l’abbé du Mont Saint-Michel puisqu’il leur a consacré deux ouvrages de fiction : Les Enfances de Gauvain et L’Histoire de Mériadoc.
Robert de Torigni était aussi l’ami d’Aliénor d’Aquitaine (et même parrain de sa fille Aliénor). Or on sait l’usage politique que la nouvelle dynastie Plantagenêt a fait de cette nouvelle « matière » de Bretagne (on parle même d' »arthurianisme ») popularisée par Geoffroy de Monmouth dans son Histoire des rois de Bretagne (1138) : il s’agissait de légitimer les droits de la nouvelle dynastie anglaise (qui se présentait comme héritière de la royauté bretonne), face au « récit » de la monarchie capétienne qui se rattachait à Clovis et à Charlemagne : la « matière de France » aussi appelée cycle carolingien.
Oui mais quel rapport avec les îles Scilly ? De toute évidence celui de la fin, de la mort, car nous parlons bien d’une épitaphe et d’un tombeau. Le lien est donc clair : l’île d’Avalon (mentionnée pour la première fois par Geoffroy de Monmouth et reprise par le jersiais Robert Wace dans son Roman de Brut) : « en Avalon se fist porter Por ses plaies mediciner » v. 4437-4438).
Avalon : le lieu de la « dormition d’Arthur » après la bataille de Camlann. Certes, en 1191, cinq ans seulement après la mort de Robert de Torigni, on « inventera » finalement la tombe d’Arthur loin de la mer, à Glastonbury. Mais cela n’empêche en rien les îles Scilly de revendiquer de nos jours d’être la seule et véritable et authentique île d’Avalon…

On y trouve en tout cas une cinquantaine de tombes mégalithiques vieilles de plus de 3000 ans et on sait qu’une abbaye bénédictine y fut fondée en 964 (un siècle avant la conquête normande). De plus, la toponymie d’un îlot de l’archipel permet aujourd’hui à l’office de tourisme de miser sur la légende pour attirer les touristes.

Les oies bernaches de la baie du Mont Saint-Michel
Ici, la Nature et l’Homme se sont alliés pour le meilleur ! Depuis plus de dix siècles le Mont Saint-Michel « envoûte » ceux qui l’approchent. Visiteurs d’un jour ou résidents de la baie, tous obéissent à la véritable maitresse des lieux : la marée !
Et la Révolution sauva les manuscrits…
C’est un lieu commun de l’historiographie de la Révolution française que d’évoquer les saccages, les ravages, les viols et les pillages perpétrés par des foules ivres de rage : l’image du sans-culotte profanant et détruisant, la bave aux lèvres, les trésors sacrés de notre patrimoine, est encore reprise aujourd’hui, même par les âmes les mieux intentionnées, sans doute par ignorance ou peut-être par paresse intellectuelle.
Pourtant, à Rouen, par exemple, ce sont les protestants qui ont détruit les statues de la façade de la cathédrale durant les Guerres de religion, au XVIe siècle. À Jumièges, c’est un honorable marchand de pierres qui a fait exploser le chœur de l’abbatiale, en 1802, à l’époque fort policée du Consulat.

Cette thèse du « vandalisme révolutionnaire » a été diffusée par la propagande contre-révolutionnaire dès les premiers temps de la Révolution. Or il se trouve que l’histoire du sauvetage de la bibliothèque du Mont Saint-Michel en 1790 apporte un utile contre-exemple à ce cliché facile.
Rappelons le contexte : la décadence de l’abbaye est, au moment où éclate la Révolution, un processus qui est à l’œuvre depuis au moins trois siècles. Car à partir de la Renaissance, et même avant sans doute, toutes les grandes abbayes déclinent. Au Mont Saint-Michel, les moines mauristes ont tenté au début du XVIIe siècle une restauration du monastère. Mais le recul est général : en 1790, on ne compte sur l’ensemble du royaume que 200 novices. Les monastères sont désertés.
Dans ce contexte, le 2 novembre 1789, sur proposition de Talleyrand (1754-1838), évêque d’Autun, l’Assemblée constituante vota la nationalisation des biens de l’Église. Leur vente devait servir au remboursement de la dette du royaume.

En mars 1790, un décret décida le transfert de ces biens aux municipalités. À Avranches, dom Maurice, le prieur du Mont Saint-Michel, avait remis déjà dès le 19 février 1790 un inventaire des biens mobiliers et immobiliers du monastère aux officiers du bailliage : y figurait la liste des 4 630 volumes de la bibliothèque montoise, dont 299 manuscrits. Cet inventaire fut validé au Mont entre le 5 et le 22 mai 1790 et, le 22 décembre 1790, le fonds fut transférée à Avranches et entreposé dans l’orangerie de l’évêché.

On sait, grâce au catalogue dressé en 1795 par le commissaire Pierre-François Pinot Cocherie pour le compte du district d’Avranches qu’il ne restait que 255 manuscrits dans ce fonds, soit une perte de 44 volumes.

La faute à qui ? Eh bien probablement aux Chouans, catholiques et royalistes, qui occupèrent la ville en 1793, et qui étaient mieux à même qu’une populace analphabète de mesurer la valeur de ces reliques d’un passé révolu. Passèrent ensuite, dans la première moitié du XIXe siècle (Consulat, Empire, Restauration, Monarchie de Juillet, soit de 1799 à 1848), des « érudits bibliophiles qui se constituèrent leurs collections personnelles de manuscrits ou d’enluminures médiévales ». Ce qui fait qu’en 1850, le nombre de manuscrits était tombé à 199.
Dit autrement : les « révolutionnaires » ont assuré la sauvegarde du fonds avec les moyens du bord, puis des amateurs éclairés sont venus y « faire leurs courses » dans les décennies suivantes (un phénomène qui s’observe dans les plus grands musées du monde…).
Mais si les voleurs existent, ils demeurent l’exception. À Avranches, des passionnés entreprennent de sauver ce que l’on désigne désormais comme étant une part de notre « patrimoine national ». Une grande bibliothèque publique municipale est créée en 1815. « En 1831, composée d’environ 10 000 volumes, elle est déjà considérée comme l’une des plus importantes de Normandie, tant par le nombre que par la beauté des éditions qu’elle renferme. »

En 1845, la municipalité confie à l’architecte François Cheftel (1800-1892) le projet de la construction d’un nouvel Hôtel de ville. La lecture des plans est éclairante : ce bâtiment a été conçu comme une bibliothèque. Ou plus justement ce bâtiment a été conçu comme un reliquaire destiné à abriter la bibliothèque de la « Cité des livres ».

dans une salle longue de 18 mètres pour 9 mètres de large et 7 mètres de hauteur.

Archives INA : Les pêcheries de la baie du Mont Saint-Michel (2004)

Archives INA : le passeur du Mont Saint-Michel (1976)

Le premier meuble héraldique ?

Scène de dédicace (détail de l’écu de l’archange Michel) du manuscrit du pseudo saint Clément, les Recognitiones, fin du Xe s., BM 50, folio 1 verso, Bibliothèque municipale d’Avranches.
En héraldique, un meuble est tout ce qui se place sur l’écu et qui n’est pas une pièce. Une pièce est un élément de forme géométrique. Ici, le meuble semble faire relief sur l’écu de l’archange : il s’agit d’une fleur de lys. On pense aux lys de France et on n’y prête pas plus d’attention. Sauf que quelque chose cloche. Mais quoi ?
Peut-être la date ? Monique DOSDAT, spécialiste des enluminures du Mont Saint-Michel, considère que celle-ci a été réalisée à la fin du Xe siècle, dans les premiers temps de l’abbaye bénédictine et avant la construction de l’abbatiale romane (1023).
Ce dessin de l’archange est la plus ancienne représentation de saint Michel pour l’abbaye.
Or à cette époque, l’héraldique n’est pas encore née.
Les plus anciennes armoiries connues remontent aux années 1120-1160, donc 150 ans plus tard. Le bouclier de Charlemagne (VIIIe-IXe s.) était sans ornement. On ne trouve pas trace non plus d’armoiries dans la Tapisserie de Bayeux qui a été réalisée à la fin du XIe siècle. Les figures qui peuvent être peintes sur les boucliers varient d’un épisode à l’autre, elles ne sont pas stabilisées : ce ne sont donc pas des armoiries qui permettraient d’identifier le combattant. D’ailleurs, à Hastings, Guillaume doit soulever son casque pour montrer qu’il est toujours au combat alors que la rumeur le disait tué.

Les armoiries apparaissent dans la période 1120-1160, avec une légère antériorité pour le monde anglo-normand. On se penchera une autre fois sur les liens probables avec le succès du roman courtois et du cycle de la Table ronde (cour d’Aliénor D’Aquitaine et cour de sa fille Marie de France).
Nous sommes donc probablement en présence de la première représentation d’un écu échiqueté et armorié. Sa coiffe et la lance de l’archange sont également sommées d’une fleur de lys.

Ce lys (qui est fait un iris) se retrouve dans d’autres illustrations du corpus des manuscrits de l’abbaye.

Alors : fleur des rois ou fleur des ducs ou fleur de l’archange ? De quoi le lys est-il le nom ? Il y a là un mystère, car le lys est la fleur de l’archange Gabriel.
Pour ce qui est de la signification symbolique de cette fleur, un texte fait foi : L’Hortolus de Walahfrid Strabon (840), un texte de la renaissance carolingienne.

Éléments de chronologie préhistorique / baie
Quelques éléments pour mieux comprendre le contexte climatique, humain et culturel de la préhistoire de la baie et plus largement du cadre géographique environnant couvrant Bretagne et Normandie actuelles.

Fin du paléolithique
Datation en AP (avant le présent, équivalent de AA ou en anglais BP)
21 000 / dernier maximum glaciaire Europe, le niveau de l’océan était inférieur de 125 m par rapport au niveau actuel

19 000 / (solutréen) repeuplement par les chasseurs-cueilleurs
17 000 / (protomagdalénien) 14000 habitants en Europe
11 700 / fin de la glaciation de Würm (dernière grande glaciation)

8000 / la mer envahit une partie de la baie du Mont Saint-Michel : le niveau des océans est remonté de 100 m depuis 21 000.
Le Néolithique en France : de 7 500 à 4000
Fin des temps glaciaires et radoucissement généralisé, accompagné en Europe d’un important développement du couvert forestier et d’une modification des faunes (disparition des espèces grégaires de milieu ouvert, en particulier du mammouth ; montée du renne vers le Nord ; développement des espèces forestières, notamment le cerf ou le sanglier).
7500 / Des populations originaires d’Anatolie, arrivées par la Méditerranée et/ou par la vallée du Danube, s’installent sur le territoire actuel de la France, en y apportant l’agriculture : c’est le début du Néolithique. Population (France) : entre 20 000 et 25 000 individus

7000 / début édification du Cairn de Barnenez
6500 / le Grand Menhir de Locmariaquer
6000 / site mégalithique de Gavrinis
entre 6000 et 3600 / datation des arbres fossiles de la baie du Mont Saint-Michel (les couërons)
= contemporains du mégalithisme (7000 à 3700)

la fin du mégalithisme correspond à la fin du néolithique dans la région
L’Âge du bronze : fin de la « préhistoire » en Europe
4000 à 2800 = époque de la submersion définitive de la forêt de Scissy
2800 / transition entre l’âge du Bronze et l’âge du Fer en Europe occidentale
stèle de Nora, réputée le plus ancien document écrit d’Europe occidentale = l’écriture apparait en Sardaigne par l’intermédiaire des Phéniciens = l’Europe occidentale entre dans l’Histoire.
Mythes et réalité de la forêt de Scissy
Une exposition itinérante intelligente et joliment mise en page.
C’était en 2009, à l’occasion de l’anniversaire des 1300 ans de la fondation du premier sanctuaire (709), à l’ÉCOMUSÉE de la Baie du Mont Saint-Michel, Route du Grouin du Sud – 50300 VAINS / Saint-Léonard
5 panneaux principaux, hauteur : 100 cm, largeur : 150 cm






